La théorie de la dissonance cognitive – Ecrit par David Vaidis et Séverine Halimi-Falkowicz

Une théorie âgée d’un demi-siècle

Selon la théorie de la dissonance cognitive, lorsque les circonstances amènent une personne à agir en désaccord avec ses croyances, cette personne éprouvera un état de tension inconfortable appelé dissonance, qui, par la suite, tendra à être réduit, par exemple par une modification de ses croyances dans le sens de l’acte. Notre article se propose de présenter cette théorie dans ses grandes lignes.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, lorsque nous sommes amenés à agir contrairement à nos convictions, nous avons ainsi tendance à justifier nos actions et à adapter nos opinions à nos comportements. Nous sommes tous régulièrement confrontés, dans notre quotidien, à cet état d’inconfort qu’est la dissonance : quand nous venons de dire un petit mensonge, quand nous venons de faire un choix difficile, ou encore, quand ce qui nous paraissait évident s’avère être démenti, etc. La théorie de la dissonance cognitive présente une modélisation de ces phénomènes et nous explique finalement comment l’être humain réagit lorsqu’il possède à l’esprit deux éléments incompatibles l’un avec l’autre.

Genèse de la théorie

Festinger formule, dans un premier temps, une théorie majeure de la psychologie sociale, à savoir la théorie de la comparaison sociale, puis, dans un second temps, la théorie de la dissonance cognitive.

Un séisme en Inde. Les travaux sur la théorie de la dissonance cognitive ont été financés, à l’origine, par une bourse de recherche attribuée par la Ford Foundation en 1951, qui s’intéressait aux médias de masse et à la communication interpersonnelle. Historiquement, les premières recherches ont poussé l’équipe dirigée par Festinger à s’intéresser à la diffusion de rumeurs s’étant propagées en Inde en 1934 suite à un tremblement de terre. Plus précisément, les scientifiques cherchaient à comprendre pourquoi, après un grave séisme, une communauté dont les voies de communication ont été coupées du reste du monde faisait circuler des rumeurs annonçant une réplique du séisme encore plus désastreuse : Festinger et ses collègues, qui étaient intrigués par les mécanismes amenant des personnes rendues anxieuses par un événement catastrophique à s’attendre à un événement encore pis, supposèrent que ce phénomène devait reposer sur un mécanisme psychologiquement « utile ». L’équipe de chercheurs posa alors les bases d’une théorie : l’individu est à la recherche d’un équilibre cognitif qui, lorsqu’il est rompu, génère un état de tension, lequel motive à son tour l’individu à tendre vers un univers cohérent. Selon eux, suite à la survenue du séisme, les membres de la communauté auraient eu besoin d’informations sur les répliques potentielles de ce séisme afin de maîtriser leur environnement.
Anxieux, sans que cela soit a priori justifié (du fait du manque d’informations), les membres de la communauté auraient développé une stratégie visant à réduire et justifier leur anxiété : donner de l’importance à des rumeurs allant dans le sens de la survenue d’une nouvelle catastrophe. Ainsi, l’individu rend son univers cohérent en trouvant des explications à son anxiété.

Selon Festinger, les individus ajusteraient a posteriori leurs opinions, croyances et idéologies au comportement qu’ils viennent de réaliser. Ainsi, si habituellement, nous nous attendons à ce que l’Homme soit un être rationnel qui agit sur la base de ses convictions, ici le lien est inversé : l’Homme justifie après coup son comportement en ajustant ses convictions à ce comportement, en « animal rationalisant ».

Univers de pertinence de la théorie.

L’unité de base de la théorie de la dissonance cognitive est la cognition, définie comme tout élément de « connaissance, opinion ou croyance sur l’environnement, sur soi-même ou sur son propre comportement ». Les différentes cognitions peuvent entretenir entre elles trois types de relations : la dissonance, la consonance, ou la neutralité. Deux cognitions sont dissonantes quand elles ne vont pas bien ensemble (e.g., « je fume » + « je sais que fumer tue »), consonantes quand elles vont bien ensemble (e.g., « je fume » + « j’aime fumer »), ou neutres quand elles n’ont aucun rapport (e.g., « je fume » + « il fait beau »).

Éveil de la dissonance.

Toute relation de dissonance entre cognitions amènerait l’individu à ressentir un état d’inconfort psychologique appelé « dissonance ». Tout comme la faim ou la soif motive l’individu à boire ou à se restaurer, l’état de dissonance serait lui-même motivant : il motiverait l’individu à réduire son inconfort psychologique.

Un travail de réduction de la dissonance.

Plus la dissonance sera forte, plus le travail de réduction de la dissonance sera important. L’individu disposera de plusieurs stratégies pour réduire la dissonance : il pourra par exemple modifier le nombre ou l’importance des cognitions qui figurent dans le taux de dissonance.

L’effet classique de dissonance.

Dans la majorité des cas, la relation d’inconsistance à l’origine d’un éveil de la dissonance implique un comportement problématique et une attitude. Suite à cet éveil, le travail de réduction de la dissonance aboutit classiquement à une modification de l’attitude : l’individu ajustera son attitude de manière à ce que celle-ci soit davantage conforme au comportement problématique réalisé. 

Paradigmes de la théorie.

La théorie a donné naissance à de nombreux paradigmes : les paradigmes de la soumission forcée, de la décision, de l’infirmation des croyances, de l’hypocrisie, etc.

Les conditions nécessaires à l’éveil de la dissonance

L’engagement.

A l’époque de sa mise en évidence, l’effet classique de dissonance s’oppose au sens commun ainsi qu’aux résultats expérimentaux obtenus dans le cadre des théories de l’apprentissage et du renforcement. Les recherches menées par la suite soulignent le rôle fondamental du contexte de « liberté » dans l’obtention d’un effet classique de dissonance : cet effet ne peut être obtenu que lorsque l’on donne à l’individu le sentiment qu’il est libre de réaliser ou non le comportement problématique que l’on attend de lui. D’autres contextes sont susceptibles de jouer le même rôle que la liberté : par exemple lorsqu’un comportement problématique est irréversible, suivi de conséquences, ou encore réalisé publiquement. Pour désigner ces contextes, on parle de facteurs d’engagement.

Le Soi.

Le soi joue un rôle fondamental dans l’éveil de la dissonance. L’éveil de la dissonance est induit lorsqu’il existe un écart entre une cognition et les standards de conduite personnelle. Ainsi, un bon élève sera dissonant quand il recevra une mauvaise note, tout comme le cancre quand il en recevra une excellente. Une cognition inconsistante avec le soi menace celui-ci dans sa globalité.

Les conséquences de l’acte.

La dissonance est éveillée par la réalisation d’un comportement problématique, si et seulement si ce comportement est accompagné de conséquences : (1) aversives ; (2) irréversibles ; (3) prévisibles ; et (4) clairement perçues par l’individu à l’origine de l’acte. Il est nécessaire, d’autre part, que l’individu puisse s’attribuer la responsabilité personnelle de son comportement.

La dissonance sera éveillée dès lors que la relation d’inconsistance implique un comportement problématique – ce comportement étant considéré comme la « cognition génératrice » de la dissonance.

Les modes de réduction de la dissonance

Rationalisation cognitive.

La réduction de la dissonance s’opère le plus souvent par un changement d’attitude post-comportemental, c’est-à-dire par la modification d’une cognition inconsistante : par le biais d’un processus de rationalisation cognitive, l’individu modifie son attitude initiale, afin de la rendre plus conforme au comportement problématique réalisé. La réalité psychologique est, de fait, plus malléable que la réalité physique : l’attitude de l’individu devrait en ce sens être moins résistante au changement, que tout autre élément relié à la réalité physique. L’explication causale constitue une deuxième voie de rationalisation cognitive. Par exemple, les participants peuvent quelquefois justifier les raisons pour lesquelles ils ont accepté de réaliser un comportement problématique. Les arguments mobilisés fournissent alors un ensemble de cognitions consistantes, qui permettent de réduire la dissonance. Ce mode de réduction ne représenterait cependant pas une voie spontanée de réduction : inscrits dans un script de soumission, les participants emprunteraient cette voie suite à la survenue, par exemple, d’un événement inattendu.
Il arrive cependant que les voies cognitives soient « bloquées », lorsque, par exemple, l’attitude initiale de l’individu est fortement saillante (ce qui la rend fortement résistante au changement), ou lorsque la situation détourne l’attention de l’individu de son comportement problématique (oubli temporaire : situation de fausse Attribution).

Rationalisation comportementale.

La dissonance peut également être réduite lorsque, suite à la réalisation de son comportement problématique, la personne a la possibilité de réaliser un second comportement allant dans le même sens : on parle alors de rationalisation comportementale. Ce mode de réduction  apparaît notamment quand l’individu n’a pas suffisamment de temps pour rationaliser par lui-même d’une façon plus classique, ou en situation de fausse attribution.

Trivialisation.

Pour réduire la dissonance qu’il éprouve, l’individu peut dévaloriser son comportement problématique ou l’attitude qu’il avait initialement vis-à-vis de ce comportement : on parle alors de trivialisation. Par exemple, il n’accordera que peu d’importance au comportement réalisé ou considérera in fine son attitude initiale comme secondaire.

Support social.

Lorsque ses croyances sont infirmées, l’individu dissonant est susceptible d’essayer de modifier son univers social pour le rendre consistant avec ses croyances : il se livre alors à des comportements de prosélytisme, il s’entoure de personnes qui adhèrent à son point de vue, et évite les personnes susceptibles de le menacer.

Les paradigmes de la dissonance

Le paradigme de la soumission forcée ou « induite ».

La plupart des expériences menées sur la dissonance l’ont été dans le paradigme de la soumission forcée, paradigme ainsi dénommé dans la mesure où, à l’origine, les participants impliqués étaient systématiquement rémunérés ou menacés. De nos jours, on parle plus communément de soumission « induite », les perspectives de récompense ou de sanction ayant été abandonnées. Traditionnellement, les participants sont amenés à faire ce qu’ils n’auraient pas fait spontanément, ou à ne pas faire ce qu’ils feraient volontiers. Plusieurs types de comportements sont ainsi classiquement sollicités : les participants doivent parfois accepter de s’acquitter de la rédaction d’un essai contre-attitudinal (e.g., argumenter en faveur de la peine de mort alors qu’ils sont contre), d’un jeu de rôle contre-attitudinal (e.g., convaincre un pair du bien-fondé d’une position qu’ils désapprouvent), ou de la réalisation d’une tâche fastidieuse (e.g., recopier plusieurs pages de l’annuaire téléphonique) ; ils doivent encore parfois accepter de se priver de s’amuser avec un jouet particulièrement attrayant, de se priver de nourriture, de boisson ou de tabac, ou accepter de goûter une solution amère. Suite à la réalisation du comportement problématique (dans un contexte d’engagement), on recueille l’attitude des participants. Classiquement, cette attitude est davantage conforme avec l’acte problématique réalisé, que celle des participants de la condition contrôle (absence d’engagement).

Le paradigme du choix ou « de la décision ».

Dans ce paradigme, les participants sont amenés à choisir entre deux alternatives dont l’attrait est relativement équivalent. Le choix est générateur de dissonance, dans la mesure où il implique un renoncement aux avantages offerts par l’alternative non retenue. La dissonance est d’autant plus forte que les deux alternatives sont toutes deux attrayantes et disposent de caractéristiques similaires. La réduction de la dissonance se traduira par une tendance à justifier a posteriori le choix opéré en maximisant ses attraits et en minimisant ceux de l’alternative rejetée. Les participants rechercheront également activement tout ce qui peut leur permettre de justifier leur choix et éviteront soigneusement ce qui pourrait le remettre en question (exposition sélective à l’information).

Le paradigme de l’infirmation des croyances.

Si dans les paradigmes précédents, la réalisation d’une conduite problématique tient une place centrale, le paradigme de l’infirmation des croyances envisage un éveil de la dissonance suite, quant à lui, à l’exposition forcée ou fortuite à une information inconsistante. Les chercheurs étudient ici la façon dont une personne ou une collectivité réagissent, lorsque leur croyance est démentie : le plus souvent, au lieu de renoncer à la croyance en question, ceux-ci adoptent des stratégies visant à justifier a posteriori cette croyance.

Le paradigme de l’hypocrisie.

Dans ce paradigme, l’individu défend une position en rapport avec ses valeurs ou opinions (comportement engageant qui porte généralement sur de nobles causes), puis après un travail de remémoration, il est amené à admettre que, par le passé, il ne s’est pas toujours comporté en accord avec cette position (évocation de comportements de transgression). Le constat opéré fait dès lors apparaître la position tenue comme « hypocrite ». La dissonance qui en résulte amène généralement l’individu à adopter un nouveau comportement allant dans le sens de la position défendue.
La dissonance est donc un état d’inconfort qui sera éveillé dans des circonstances particulières dites engageantes, suite, le plus souvent, à la réalisation d’un comportement problématique, et la réduction de la dissonance pourra s’opérer à travers différents modes.

 

Vaidis D. et Halimi-Falkowicz S. (2007). La théorie de la dissonance cognitive : une théorie âgée d’un demi-siècle. Revue électronique de Psychologie Sociale, n°1, pp. 9-18.

Lexique

Cognition génératrice : le comportement problématique de l’individu est ainsi dénommé dans la mesure où c’est lui qui est à l’origine du processus de dissonance, donc qui va « générer » la dissonance.
Fausse attribution : en situation de fausse attribution, l’individu a la possibilité d’attribuer faussement son état d’éveil émotionnel (la dissonance qu’il éprouve) à l’environnement immédiat, par exemple à un mauvais éclairage, au trouble induit par des photographies très coquines, ou encore à la prise d’une boisson alcoolisée.

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