Quel métier fait le lien entre les ingénieurs et les utilisateurs ?

Quel métier convertit le jargon obscur en indications précises ?

Quel métier rend compréhensible toute innovation ?

Marie-Louise Flacke est rédactrice technique depuis 20 ans. Une carrière essentiellement internationale dans des secteurs variés : télécoms, défense, bancaire, aéronautique, etc.

Désormais installée à Bruxelles, elle collabore pour les grandes institutions européennes.

JG : Comment définir le métier de rédacteur technique ?

M-L F : Le rédacteur technique est la personne qui va écouter les ingénieurs, recueillir leurs termes techniques, comprendre le sens de l’innovation et le but de l’objet. Puis il va se mettre en situation utilisateur : commet vais-je ouvrir ce carton ? Dans quel ordre vais-je assembler les pièces ? La prise électrique est-elle éloignée ?

Cette position aux deux extrémités de la châine de l’innovation est nécessaire afin de faire coïncider les attentes de l’utilisateur avec les spécifications techniques de l’ingénieur.

JG : Et vous comment parvenez-vous à rendre accessibles les termes techniques employés par les ingénieurs ?

M-L F : Écouter, puis poser des questions, puis ré-écouter, poiur enfin à concevoir clairement ce que l’ingénieur explique. Il existe une règle d’or dans le métier de rédacteur technique : le mot choisi pour donner du sens au mot issu du jargon employé par l’ingénieur doit être le même tout au long du manuel. 1 mot = 1 usage, dans tout le document.

Si vous n’appliquez pas cette norme, le lecteur va être perdu face à un mot, se disant que ce doit être autre chose et donc avoir une autre utilisation, puisque c’est un mot différent.

JG : Vous ne devez pas vous faire que des amis chez les ingénieurs à vulgariser ainsi leur innovation !

M-L F : Heureusement que nous travaillons en étroite collaboration avec eux… Mes collègues ingénieurs ont parfois des difficultés à intégrer le fait que l’utilisateur final a un besoin ponctuel, de trouver la réponse à une question. Le reste n’est que littérature et n’a pas d’intérêt direct.

JG : Cela signifie-t-il que les manuels vont enfin perdre quelques pages ?

M-L F : C’est en tout cas ce que je souhaite et ce dont je fais la promotion ! Le minimalisme est un vecteur d’amélioration pour notre métier. En écrire moins pour que l’utilisateur accède à sa réponse plus rapidement. Les gens n’ont plus le temps de lire 300 pages de manuel, même en usage professionnel ! L’utilisateur final attend qu’on lui donne ce dont il a besoin, et pas plus.

JG : Je comprends… et l’avènement des manuels au format PDF contribue-t-il à votre combat pour le minimalisme ?

M-L F : Ah… le PDF… c’est évidemment un progrès, mais il a ses limites. En effet, le PDF, couplé au moteur de recherche interne à Acrobat Reader, se révèle efficace et très rapide… à condition que le lecteur connaisse précisément ce qu’il cherche et qu’il le verbalise correctement ! La recherche par mot-clé n’a pas d’intelligence sémantique, elle ne connaît pas les mots corrélés à la recherche. Elle ne sait pas que “automobile” est très proche de “voiture”.

JG : On peut rapprocher cette limite d’usage à la recherche sur internet : utiliser Google ou un annuaire ne s’utilise pas dans les mêmes cas… bien que les annuaires tels que dmoz aient aujourd’hui – quasi – disparu !

M-L F : C’est assez proche, l’utilisateur doit dans les 2 cas savoir un minimum ce qu’il cherche sous peine d’y passer beaucoup de temps. C’est la raison pour laquelle l’index est un élément d’une grande importance dans un manuel. Il vous permettra de trouver la rubrique dans laquelle trouver la solution à votre problème, même si vous ne savez pas l’exprimer par des mots-clés précis.

JG : Comment voyez-vous l’avenir de votre métier ?

M-L F : Moins de mots, plus d’images. La bande-dessinée est une forme de plus en plus utilisée, notamment Par Google. Par ailleurs, l’internationalisation du métier pousse les rédacteurs techniques a élaborer des normes communes. Enfin, les progrès proposés par les outils 2.0 sont évidemment adoptés par notre métier. Les langages web sont eux-mêmes parfois détournés pour aller encore plus dans le sens de l’utilisateur : le XML nous permet de proposer des documentations techniques compilées en fonction des options du produit.

Par exemple, un même camion sera vendu en Suède et en Turquie ; mais les contingences sont-elles identiques ? Températures moyennes, état des routes, puissance d’éclairage sont autant de paramètres adaptés par les acheteurs à leur utilisation. Pourquoi auraient-ils le même manuel ? Le XML permet de configurer la documentation technique à la sorte d’usine, en fonction de l’usage final du camion.

JG : La réalité augmentée semble aussi particulièrement adaptée !

M-L F : Oui ! Là encore, et vous aurez compris que c’est un leitmotiv pour tous les rédacteurs, l’utilisateur final sera encore plus en situation. Il trouvera plus vite la réponse à son problème, tout le monde y gagne.

JG : Une dernière question : comment est perçu votre métier en France ?

M-L F : Nous avons malheureusement une activité peu valorisée dans notre pays. A titre d’exemple, il y a 100 fois plus de “communicateurs techniques” en Allemagne qu’en France ! Et la Suède en compte six fois plus, alors qu’il y a six fois moins d’habitants… La route est encore longue pour valoriser notre métier !

 

Julien GUERRAND